Edith Wharton
Dossier di "France 3" 

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Edith Wharton


Esempio 1
Attention: Les textes ci-joints ont été ôtés chez les serveurs de "France 3", où ils se trouvaient jousqu'à   l'année 2000 

 A present Ils sont  introuvables par les mots clef tapés sur les principaux moteurs de recherche, mais il faut les chercher auprès de sites spécialisés américains, tel http://web.archive.org  où nous les avons trouvés. Etant ils dans le sousol de la Toile, nous les avons faits remonter tout simplement à la lumière du jour pour une nouvelle utilisation des  chercheurs et des lecteurs.
Attenzione: I testi  seguenti sono stati rimossi dai server dell'emittente televisiva "France 3" dove si trovavano fino al 2000.  Attualmente essi non sono rintracciabili attraverso le parole chiavi che si digitiano sui motori di ricerca, ma  presso alcuni siti americani  come http://web.archive.org
(specializzati nell'archviazione delle pagine web "defunte" ) dove noi li abbiamo rinvenuti e portati alla luce per un più facile utilizzo dei lettori e dei ricercatori.

Riteniamo il materiale su Edith Wharton qui pubblicato di grande interesse. Esso attende di essere tradotto dai curatori di questo sito che sarebbero tuttavia  riconoscenti a chi volesse aiutarli in quest'azione meritoria per lo studio dello scrittore franco-rumeno. 
1922- 1975
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Trasmissione del  31 marzo 1999
Undine Spragg s'ouvre les portes de l'aristocratie new-yorkaise grâce à son mariage avec Ralph Marvell. Son ambition l'amène à divorcer et à se lancer à la conquête des hommes susceptibles de lui apporter tout ce qu'elle désire, c'est-à-dire l'amusement mais aussi la respectabilité. Mais c'est vers Elmer Moffatt, un ami d'enfance auquel elle avait été mariée secrètement, qu'elle finira par revenir et en compagnie duquel elle trouvera le bonheur. Traduit de l'anglais (États-Unis) par Suzanne Mayoux. Du même auteur : La Splendeur des Lansing ; Les New-Yorkaises. 



 

"J’ai toujours considéré le monde visible comme une scène de tableaux, plus ou moins harmonieusement  composée, et le désir de rendre le tableau plus joli était, 
autant que je puisse le définir, la forme que prenait mon instinct féminin de plaire."
Cette sensibilité visuelle, cette recherche de l’harmonie —et la fuite de son contraire, "le désir de rendre le tableau  plus joli" — se retrouvent au-delà de "l’instinct féminin"
comme les principes directeurs de la vie et de l’œuvre  d’Edith Wharton. 

 


 

  


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        A propos de l'auteur


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Edith Wharton

J’ai hésité quelque temps avant d’aborder ce chapitre, car toute tentative d’analyser son propre travail semble impliquer qu’on l’estime susceptible d’être d’un intérêt durable, et je désire écarter aussitôt une pareille supposition. Tout artiste travaille, comme les tisserands des Gobelins, sur l’envers de la tapisserie, et si de temps à autre il se tourne vers l’endroit, et aperçoit ce qui lui parait être un heureux flamboiement de couleurs, ou un ferme tracé de contours, il doit aussitôt se retirer de nouveau, car, s’il a repris courage, il est encore incertain ; et une fois que le travail est accompli, et qu’il espère le contempler froidement, le résultat de son effort pèse trop souvent sur ses yeux fatigués avec le poids cauchemardesque d’un " gros plan " de cinéma. .

Edith Wharton a été une femme cosmopolite dans une époque où le cosmopolitisme était encore un privilège ; elle a traversé soixante-six fois l’Atlantique : Henry James l’appelait "la femme-pendulum". Voyageuse impénitente et femme d’action — dès le début de la Première Guerre mondiale, elle n’a pas hésité à se rendre en personne sur le front : ses comptes-rendus ont effectivement aidé à convaincre l’opinion publique américaine de la nécessité de rejoindre les Forces Alliées — Edith Wharton n’en a pas moins eu la passion des intérieurs, thème récurrent de son œuvre. Son premier livre publié, écrit en collaboration avec l’architecte et décorateur Ogden Codman, fut The Decoration of Houses. Elle pouvait se flatter d’avoir fait construire sa propre maison, The Mount, à Lenox Massachussets, elle en avait créé les jardins, et avait pourvu à l’ameublement comme dans les maisons qu’elle a habitées en France.

Edith Wharton aimait la France pour son architecture et son art de la conversation, en particulier. Elle s’y est établie en 1907 et y a résidé jusqu’à sa mort en 1937. Contre ce choix du Vieux Continent, l’œuvre purement littéraire   d’Edith Wharton demeure essentiellement américaine par les personnages et le cadre. Le décor est "acteur" dans chacun de ses romans ; il peut, par défaut d’harmonie, en reflétant la détresse d’Edith Wharton face à la laideur, se faire hostile jusqu’à entraîner, dans Chez les heureux du monde (The House of Mirth) la mort de la protagoniste, Lily Bart La sûreté d’un regard qu’elle-même qualifie de "photographique", porté sur un milieu qui lui était familier, assura pour une grande part l’immense succès de Chez les heureux du monde. 

Suivront d’autres grands livres : Ethan Frome, qui a pour cadre l’hiver de la Nouvelle-Angleterre : Les Beaux Mariages, situé à New York, Newport et Paris ; Été, sorte de pendant à Ethan Frome ; et Le Temps de l’innocence, où l’on retrouve l’effet télescopique de la nostalgie, encore séduisant, avec cette pointe d’aimable malice qui caractérise toute l’œuvre de Wharton.

On a pu dire d’Edith Wharton qu’elle écrivait en anglais et pensait en français. Lorsque, il y a plusieurs années, j’ai commencé à lire l’œuvre de Wharton, j’ai été immédiatement frappée par cette voix, américaine mais indéniablement influencée par la langue et la culture françaises. Trois adaptations des Histoires de fantômesque j’ai coécrites pour la Sept m’ont amené à entrer en rapport avec ses biographes : RWB Lewis et Eleaonor Dwight (interviewée dans le film, ainsi que l’écrivain et biographe new-yorkais Louis Auchincloss). Cet été dans son club l’Atheneum à Londres, l’historien sir Steven Runciman, qui, jeune homme, fréquentait Madame Wharton à la Villa Sainte-Claire à Hyères, un " milieu qui lui était familier ", comme le Pavillon Colombe, au nord de Paris, m’a donné son témoignage émouvant et inédit. 

J’ai cherché dans ce documentaire à faire écho à cet "art de la conversation" que Wharton appréciait et qui est la raison, peut-être, pour laquelle moi-même, je suis "établie en France".


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Repères biographiques


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1821

Naissance du père d’Édith, George Frédéric Jones.

1824

Naissance de la mère d’Édith, Lucretia Stevens Rhinelander.

1844

Mariage de Lucretia et George.

1846- 1850

Naissance d’Édith de Frédéric et d’Harry, frères d’Édith.

1862

24 janvier, naissance à New York, d’Édith Newbold Jones dans une famille très fortunée. Sa mère est d’origine aristocratique ; le père n’a jamais été obligé de travailler. Édith est née quand sa mère Lucretia, belle et coquette, a trente-cinq ans. Elle ne va pas à l’école, mais est confiée à des institutrices ; après un voyage en Europe avec ses parents, elle fait ses débuts à 17 ans dans la "Old New York". Après des fiançailles rapidement rompues, elle rencontre celui qui devait, toute sa vie, occuper le rôle de l’"ami de cœur" : Walter Berry, très cultivé et connaisseur de la littérature française. A vingt-trois ans, elle épouse le fortuné et cordial Edward Wharton, dit Teddy. Ils vivent de leurs héritages et de leurs revenus. Ils n’ont pas d’enfant. Mais dès 1889, Édith Wharton souffre d’asthme et de nausées. Elle commence à écrire vers 1901/1902. Son enfance a été solitaire, difficile malgré l’argent et les privilèges, assombrie par une relation sans chaleur avec sa mère. Son mariage, de toute évidence, est un échec sur le plan de l’harmonie sentimentale et sexuelle.

1885

Mariage avec Edward Robbins (Teddy) Wharton en avril. Ce mariage consistera en une relation à la fois chaste et orageuse. La personnalité d’Édith, ses succès littéraires agaçaient son époux frivole et d’autant plus volage qu’Édith trouvait son bonheur dans une vie qui le dépassait. Vers la soixantaine il dilapida d’énormes sommes d’argent appartenant à sa femme : d’une nature névrotique, instable, sujet à de profondes dépressions, sa santé fut très ébranlée en 1910 après ses indélicatesses pécuniaires. E. Wharton eut le plus grand mal à accepter l’idée du divorce. Son attitude à l’égard du divorce dans ses romans est d’ailleurs très ambivalente. Elle garde toujours la nostalgie de la symbiose de deux esprits — ce que Shakespeare appelle " the mariage of two minds".

1885-1906

Les Wharton vivent entre leur maison de Newport aux États-Unis et l’Europe.

1891

Édith publie sa première nouvelle "Mrs. Manstey’s View" dans le Scribner.

1891-1898

Wharton est atteinte d’une maladie nerveuse intermittente.

1891

Rencontre de Henry James.

1898

Édith est soignée dans la clinique du Dr Mitchel.

1902

Édith et Teddy s’installent à Lenox dans le Massachussetts dans la somptueuse maison "The Mount". L’année 1902 signe le début de l’amitié et de la correspondance d’Édith avec Henry James qui lui écrivit ses "conseils" au lendemain de la publication de The Valley of Decision. Malgré de grandes affinités (la technique des points de vue, celle d’une conscience centrale), il est absurde de cantonner E. Wharton dans le rôle de simple "disciple" d’Henry James. Celui- ci devait nourrir des sentiments assez complexes envers elle malgré leur réelle, intense, et longue amitié. Mais il était secrètement envieux de ce qu’elle avait atteint un public bien plus large que le sien, et assez jaloux de sa vitalité. La vie d’Édith avec ses complications et son mariage manqué, sa passion de la voiture et des voyages, ses amis et ses maisons l’épouvantait quelque peu. Il s’est inspiré de certains épisodes de la vie d’Édith Wharton pour ses nouvelles et l’appelait l"Ange de la Dévastation". Il a fait connaître Meredith à Édith et se lia avec les deux amis de son amie : W. Berry et Fullerton. En 1911, Édith milita pour que James ait le Nobel, mais il fut décerné à Maeterlinck.

1905

The House of Mirth est un best-seller.

1906

Séjour à Paris, qui deviendra peu à peu sa vraie résidence.

1907

Liaison discrète avec un homme de lettres, Morton Fullerton. Édith et Teddy vivent de plus en plus séparés. Lui aux États-Unis, elle à Paris. En 1907, Édith Wharton a quarante-cinq ans. Il lui manque l’expérience de l’amour passion. Sa liaison avec M. Fullerton lui inspire des poèmes d’amour. Fullerton était séducteur, plus ou moins fiancé à une cousine et sous l’empire d’une maîtresse exigeante lorsqu’il connut Édith et, selon la formule, la révéla à elle-même. C’est à travers ce don Juan intelligent, versatile et faible qu’elle découvrit, en pleine maturité, les tourments et les délices de la passion. Ses liens avec Walter Berry n’eurent jamais ce côté passionnel. C’est en France que E. Wharton et M. Fullerton connurent leurs instants de bonheur à Beauvais, Senlis, Paris, etc., alors qu’elle habitait encore place des États- Unis.

1910

Édith s’installe au 53, rue de Varenne, à Paris. Fin de la liaison avec Fullerton. Nouvelle rencontre et discrète liaison avec Walter Berry.

1911

Discorde avec Teddy Wharton. Vente de "The Mount". Première visite en Toscane chez Bernard Berenson, grand expert et historien d’art, à la villa "I Tatti".

Une fois installée au 53, rue de Varenne, Édith Wharton mène une existence riche en amitiés et relations mondaines.

Elle fréquente le "Faubourg Saint-Germain". Mais son goût des installations, des jardins, des réceptions, des mondanités, des célébrités ne provient pas de la frivolité ou du snobisme.

Il faut y voir le sentiment qu’une femme se doit aux autres, êtres et lieux, car un écrivain femme n’est pas accepté ou reconnu aussi facilement qu’un écrivain homme. Édith Wharton fait des prodiges afin de ne rien négliger. Afin de n’avoir pas à choisir entre les livres et les relations humaines.

Elle reçoit Paul Bourget et sa femme, se lie avec beaucoup de Français connus : Jacques-Émile Blanche, Anna de Noailles, Louis Gillet… Ses grands amis Henry James et Morton Fullerton, Howard Sturges, Percy Lubbock aiment chez elle son esprit masculin. Elle préfère s’entourer d’hommes que de femmes et s’inquiète de la "jeune génération".

A Paris, Édith Wharton écrit Ethan Frome, son seizième livre en treize ans, situé dans la Nouvelle Angleterre, sans conteste un des chefs-d’œuvre de l’auteur. L’influence de Hawthorne y est perceptible. La nouvelle ne connut un véritable succès de vente que vers 1930.

1913

Divorce.

1915

Pendant la guerre prend soin des réfugiés belges ; elle crée des ouvroirs et des foyers pour réfugiés, qui deviendront les American Hostels.

1916

Nommée chevalier de la Légion d’honneur.

Mai 1921

Le Temps de l’Innocence reçoit le prix Pulitzer, décerné pour la première fois à une femme. Ce remarquable roman fut composé alors qu’Édith Wharton s’occupait de quatre résidences et avait trois autres ouvrages en train. Dès avril 1921, 66 000 exemplaires du roman ont été vendus.

1927

Walter Berry meurt à Paris. Édith brûle toutes les lettres qu’elle lui a écrites pendant quarante-quatre ans. Malgré son amour des jolies jeunes femmes élégantes, l’amour amitié qui fut celui de ce fin connaisseur de la France pour Édith Wharton apparaît comme un admirable exemple d’harmonie et de confiance entre deux êtres liés par leurs affinités électives.

Des amis espèrent le Nobel pour E. Wharton mais il est décerné à G. Deledda et à Bergson.

1928

Parution de The Children qui devient rapidement un best-seller. Plusieurs des livres écrits par Édith Wharton dans les années vingt trahissent une préoccupation croissante des enfants. Sans doute éprouve-t-elle une certaine nostalgie de n’avoir jamais été mère.

Mort de Teddy Wharton. Achète, décore et habite une somptueuse demeure à Sainte-Claire-le- Château, près de Paris.

1930

Deux des cuisiniers d’Édith meurent. Son valet de chambre est assassiné à Hyères par sa femme ; E. Wharton écrit ses histoires de fantômes inquiétantes et fortes ; une atmosphère de catastrophe l’entoure : elle perd deux cousins et, surtout, son petit chien favori.

1932

Édith Wharton commence son autobiographie A Backward Glance. Elle a 70 ans. Crise de la Bourse à New York. Édith et son ami Bernard Berenson communient dans leur inquiétude concernant le sort de l’Europe.

 1935

Édith Wharton s’intéresse au thème de l’inceste. Écrit son récit érotique Béatrice Palmeto (histoire d’un inceste père-fille). Écrit l’excellente nouvelle Fièvre romaine.

1937

Après une attaque, Édith Wharton est transportée à Pavillon Colombes. Elle repense douloureusement à son inévitable divorce d’avec Teddy mais ses derniers jours sont sereins. Elle est enterrée au cimetière de Versailles à côté de Walter Berry.


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L’amitié amoureuse


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Diane de Margerie, Le magazine littéraire, n°304, Novembre 1992

La vie et moi de Edith Wharton.

Dans La vie et moi (1), seul texte autobiographique où Edith Wharton s’est vraiment "laissée aller", elle évoque le baiser que lui donna un petit cousin. Cet éveil des sens eut lieu à New York sur la Cinquième Avenue, en hiver : elle avait moins de quatre ans et se promenait avec son père. La situation est déjà totalement symbolique : mère absente, père présent, narcissisme comblé car elle portait son "meilleur bonnet" en satin blanc et dentelles. Déja éclatent ce qu’Edith Wharton avoue être les deux instincts "les plus profondément ancrés dans ma nature : le désir d’être aimée et celui de paraître jolie". Mais en fait sa mère, si belle, ne l’aimait pas. Ce fut une éducation avec des manques et des refus, où seuls la consolent "les petits chiens et les garçons". Son premier jeune amoureux sec nomme "Fearing", (qui a peur). Triste présage. Sa vie sensuelle fut courte : il y eut d’abord le difficile mariage avec Teddy Wharton, terminé par un divorce, après une entente physique désastreuse : Edith tombe malade, prise de vomissements ; tout semble indiquer une répulsion conjugale. Ce n’est pas Teddy qui fait son "éducation" : plutôt l’ami fidèle et cultivé Walter Berry. Puis, vers 45 ans, il y eut une liaison brève, violente (de son point de vue à elle) avec un journaliste Don Juan, Norton Fullerton. On dirait, à lire ses poèmes d’amour, tant ils étonnent par leur érotisme, qu’elle était encore vierge. Qui sait ? Ils n’auront que quelques nuits — c’est-à-dire quelques heures — quelques heures de plaisir dans toute une vie de femme.

Telle fut son éducation sentimentale : l’amour du père, l’instinct, l’amour des animaux, le carcan du social, l’amitié amoureuse. (Elle n’eut pas d’enfants, pas de petit garçon, mais plusieurs chiens.) Le père : au fond c’est lui qui l’a initiée à travers la tendresse. Ce premier "amour" sera inclus dans les amitiés pour ces hommes célèbres, cultivés, qu’elle connut à Paris ou en Italie, ainsi Henry James pris par ses amitiés "homosensuelles" comme le dit joliment Leon Edel, ou Bernard Berenson. Instruite par tout cela, elle apprend que la vraie vie est dans ce qu’elle peut apprivoiser : les fleurs, les tissus, l’encre, surtout l’écriture. Le texte Ma vie et moi, qui double son autobiographie, demeure inachevé, mais tout y est inclus. On aimerait mieux savoir ce qu’elle veut dire quand elle parle "d’atroces tortures morales" ressenties au cours de ses vagabondages en Europe, de sa "haine de la laideur" qu’elle éprouve toute petite fille, qui n’est peut-être que l’envers de la peur qu’elle éprouve de la beauté, cruelle et coquette, qu’est sa mère. Qu’est-ce donc que cette "haine froide" qu’elle est incapable de surmonter, à Paris, pour la mère de son professeur de danse "ratatinée et barbue", répulsion dont elle éprouve une culpabilité terrible ? Ses dégoûts sont aussi puissants que ses instincts — tout cela sera bridé, refoulé. Dire la vérité, avouer ses répulsions devient un cauchemar. On le voit dans toute son œuvre où la vérité est frôlée, sous-entendue. L’allusion dévorante remplace le cri. Se taire devient son éducation à elle : taire ce qui concerne le corps, le sexe, le plaisir. Car elle adore les petits garçons de Newport mais cela ne se dévoile pas : elle bifurque sur le joli, la décoration, la toilette. Sur l’amitié amoureuse où la " vieille chèvre barbue " n’apparaît pas.

Cette éducation sentimentale se fait toute seule, entre le moi et le soi, ce qui donne une œuvre puissante, concentrée, sans illusions. Ne pas dire, ne pas avouer, voilà la vraie richesse. Alors elle étale ses "biens" visibles : ses maisons, énormes, ses relations, ses voitures, ses réceptions, ses robes. Mais pendant tout ce temps, bien installée rue de Varenne, elle décrit l’horreur d’humbles destins en Nouvelle Angleterre, l’histoire de vieilles filles frustrées, flouées, d’adultères punis, de passions trompées. Ses amitiés sont prestigieuses : Henry James, Anna de Noailles, Paul Bourget. Mais c’est l’ami de toujours, Walter Berry, qui compte : elle brûlera toutes ses lettres écrites pendant quarante-cinq ans. Au cours de la rupture avec Morton Fullerton, elle reste digne, bien élevée. Pas de scènes ni de cris ; quelques lettres : on ne casse pas de vaisselle dans l’écriture salvatrice. Le dévoilement tue : toute son œuvre est une variation sur ce thème.

C’est seule, aussi, qu’elle a appris à lire, prenant un mot pour un autre. Ainsi lui est-il arrivé de confondre le mot "concert" avec le mot "conjoint" dans un poème de Tennyson où elle croit comprendre que le premier don d’un époux est de faire entendre à l’épouse une musique merveilleuse, céleste… Quand on pense au choc que dut être sa nuit de noces…

(I) Edith Wharton : Les chemins parcourus, autobiographie suivi de Ma vie et moi, éd. Flammarion. Traduction et postface de Jean Pavans.

La femme pendule……………Le feuilleton de Pierre Lepape

 Le Monde des livres, vendredi 12 février 1999

Les Dieux arrivent (The Gods arrive) d’Édith Wharton. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Pavans, FlammarionLes mœurs françaises (French ways and their meanings) d’Édith Wharton

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Pavans, Payot

La méthode Wharton n’a pas pris de ride : faire confiance à la surface, aux objets, aux habitudes, aux mœurs, aux paroles les plus banales, aux réflexes les moins conscients, pour atteindre les couches les plus profondes, historiques, sociales, culturelles qui commandent les comportements et guident les âmes.

Jamais à court d’un sobriquet, son grand ami Henry James la surnommait "La femme pendule". C’était le plus beau compliment qu’il pouvait lui adresser : quand tant de ses contemporains s’acagnardaient dans leurs certitudes nationalistes, politiques, esthétiques et morales, Édith Wharton choisissait l’aventure du mouvement, le risque du va-et-vient, l’inconfort du grand écart. Entre les États-Unis et l’Europe, entre la modernité et la tradition, entre la liberté et l’ordre entre le désir d’être elle-même et la conscience d’appartenir corps et âme à une société. Wharton n’était pas une femme ni une romancière hésitante : elle allait hardiment d’un côté et de l’autre. Quand les contradictions ne peuvent pas se résoudre, il reste à en tirer des œuvres d’art, ce qu’elle fit.

Les dieux arrivent est le second volet d’un ensemble romanesque dont la première partie, Sur les rives de l’Hudson, a été traduite en France il y a trois ans par Jean Pavans (Flammarion). Publiés en 1929 et 1932, ce sont les derniers romans achevés d’Édith Wharton, avant sa mort en 1937. Ils n’ont pas très bonne réputation parmi les spécialistes, lesquels considèrent qu’après 1920 et Le Temps de l’innocence la romancière ne fit que se survivre. Ce qui est parfaitement injuste, sauf si l’on s’obstine à ne voir en Wharton que l’héritière de Henry James. Riche héritière, elle l’était en effet, de la caste huppée et gourmée de Park Avenue ; mais elle sut se libérer de cet héritage comme de celui de James, en l’ajustant à son propre désir.

Il est vrai pourtant que Les Dieux arrivent est un roman construit de guingois. Prise entre ses deux héros Halo Tarrant, la jeune femme mariée qui quitte tout — son mari coincé, l’Amérique, la haute société new-yorkaise et les conventions sociales — pour suivre son amant en Europe, et l’amant en question, Vance Weston — jeune écrivain en proie à son génie -, Wharton n’est pas parvenue à trouver la juste ligne narrative. Au début du livre, le pendule oscille régulièrement entre les deux personnages et les deux thèmes du récit. Du côté de Halo, les conflits de l’amour et du déclassement, du dévouement total à l’être aimé et de la perte de soi-même ; la passion de la clarté morale opposée aux ambiguïtés de la situation matrimoniale, puis à l’abandon de son amant. Du côté de Vance, le conflit entre le sentiment amoureux, la paisible vie de couple et le besoin d’une exaltation sensuelle et mondaine capable de nourrir son inspiration.

Dans la première partie du roman, Wharton fait chanter parfaitement les deux voix, et c’est admirable d’équilibre. Les deux amants cherchent fébrilement à faire la part de l’autre dans la manière de construire leur propre vie. Ils élaborent des compromis, dans la tendresse, dans la violence ou dans l’abnégation. Elle, magnifique d’intelligence, assez libre pour offrir sa liberté, trouvant sa joie dans l’épanouissement de son compagnon.

Lui, infiniment plus fruste, balayant ses faiblesses et ses incertitudes au nom de la certitude de son génie. Instable, dévorant, anxieux et, pour tout dire, insupportable.

Puis le duo se désagrège. Vance, qui s’est peu à peu éloigné du foyer extra conjugal, le quitte tout à fait pour courir d’autres aventures, à Londres, puis aux États-Unis, laissant en plan sa trop parfaite amie. L’ennui est que Wharton nous emmène sur les pas de Vance, de ses désirs, de ses frustrations d’enfance, de sa recherche du succès, alors que Halo, depuis le début, nous intéressait bien davantage. C’était elle notre héroïne, si fine si juste, si construite, et pas ce balourd égoïste et tumultueux, irrémédiablement confit dans son enfance. Avant les émouvants chapitres de la fin, nous ne la repérons plus qu’épisodiquement, de plus en plus malheureuse, de plus en plus splendide de lucidité, de force d’âme et de poignante liberté. Et nous verrons, sans émotion aucune, Vance Weston sombrer dans impuissance créatrice, la facticité des engouements et l’aveuglement de la possession. Édith Wharton échoue à nous rendre ce personnage attachant, elle ne l’aime pas assez ; le balancier romanesque s’est grippé, par manque de sympathie. Peut-être aussi parce qu’on nous a tellement rebattu les oreilles, depuis le romantisme, avec les affres de l’artiste, les tumultes de son âme, les désordres de son corps et les déraisons de son comportement qu’on n’éprouve plus guère à leur description qu’un vague dégoût ennuyé. Les génies, ces vieux bébés capricieux, ont fini de nous apitoyer. La virtuosité analytique d’Édith Wharton n’y peut rien.

L’intérêt pour l’intrigue faiblit donc, pendant une centaine de pages ; mais il est largement compensé par d’autres intérêts. A commencer par la richesse et la subtilité des comparaisons que permet le cosmopolitisme d’Édith Wharton. Faisant voyager ses héros d’Espagne en France, puis en Angleterre, puis aux États-Unis, la romancière se livre, avec humour mais sans malveillance, à des études de milieu dont on s’étonne, soixante-dix ans plus tard, qu’elles conservent tant de justesse et d’acuité. La méthode Wharton n’a pas pris de ride. Elle consiste toujours à faire confiance à la surface, aux objets, aux habitudes, aux mœurs, aux paroles les plus banales, aux réflexes les moins conscients, pour atteindre les couches les plus profondes, historiques, sociales, culturelles qui commandent les comportements et guident les âmes. Les secrets moraux les mieux enfouis se mettent à parler à travers les maisons, les jardins, les fleurs, les peintures, les bibelots, les vêtements. Il n’y a jamais de décor chez Wharton, tout fait signe, tout fait code, tout fait loi. Être libre, affirme cette femme qui s’est bien battue pour sa liberté, ce n’est pas transgresser la loi, mais en connaître les fondements et les ressorts. Les sciences sociales d’aujourd’hui ne disent pas autre chose ; Édith Wharton le dit mieux, elle en fait la respiration de sa prose. Les dieux arrivent est un âpre et lumineux traité de lucidité.

Les Mœurs françaises (et comment les comprendre), écrit en 1918, est destiné aux troupes américaines fraîchement débarquées en France. C’est une trousse d’urgence à l’intention des visiteurs venus du Nouveau Monde, un vade-mecum ethnographique. Édith Wharton connaît trop bien les deux parties, la France et l’Amérique, ses deux patries, pour ne pas mesurer le fossé d’incompréhension qui les sépare. Et puis, Henry James est mort à Londres en 1915, quelques mois après avoir obtenu la nationalité britannique. Il est mort découragé d’avoir eu raison : cette haute civilisation européenne dont toute son œuvre avait fait l’apologie venait, comme il l’annonçait aussi, de crever sa surface et de libérer l’immense fond de bestialité que des siècles de " savoir-vivre " avaient refoulée. Est-ce qu’en fin de compte tout ne se valait pas, tout ne devait-il pas retourner à la brutalité de la forêt primitive : la sauvage naïveté inculte des Américains comme l’harmonieuse et rigide construction édifiée pendant des siècles par la vieille Europe ? James suffoque, moralement et spirituellement, au point d’abandonner les deux romans qu’il projetait d’écrire, La Tour d’ivoire et Le Sens du passé. Pas Wharton : elle refuse de désespérer. Quand la lumière s’éteint, elle allume sa bougie.

 Sa bougie ne s’appelle pas la France, mais le Français. Tels qu’ils sont, qu’ils vivent, qu’ils agissent, en 1918. Vus de loin, vus d’Amérique ils sont comme les autres habitants du Vieux Continent : vieux, précisément ; vidés de leur sang, épuisés, n’ayant plus à proposer au monde que les trophées brisés de leur gloire passée : l’art, la culture le temps de vivre, le goût, la conversation, la lenteur des valeurs mortes ? Des refuges douillets pour les intellectuels et les privilégiés, comme elle ? Les marques d’une humanité adulte, réplique Wharton.

Sa leçon des choses françaises à l’usage des Américains n’a rien d’une apologie. Édith Wharton, qui est installée dans notre pays depuis le début du siècle, en connaît les travers, les scléroses, les prudences extrêmes. Elle en souligne le profond conservatisme, lequel l’oblige, de temps à autre, à faire des révolutions. Elle remarque, à juste titre, que, malgré les discours, le goût de la liberté y est beaucoup moins vif que la passion vétilleuse et jalouse de l’égalité. Elle constate l’avarice, la médiocrité de l’esprit d’entreprise, le poids des coutumes, l’indifférence aux autres. Mais les Français, malgré cela ou à cause de cela, possèdent un secret dont le monde entier, à commencer par l’Amérique, devrait apprendre à profiter : ils savent vivre, c’est- à-dire " appliquer à la vie quotidienne les mêmes règles qu’à la création artistique " : le même labeur, le même ascétisme, le même désintéressement et la même sensibilité consciente au plaisir. Et le rôle joué par les femmes dans les foyers français n’est pas étranger, dit-elle, à l’éclat incomparable de cette civilisation.

L’analyse est belle ; même si les considérations sur la psychologie des peuples ont passablement jauni. On se demande seulement si ces observations sur " l’éternel français " pourraient encore s’appliquer la France de la fin du siècle : " On est forcé de conclure que tant qu’enrichir la vie sera plus important que la préserver, tant que la culture sera supérieure à l’efficacité financière, tant que la poésie et l’imagination et la courtoisie seront des éléments de civilisation plus précieux et plus élevés que le téléphone ou la plomberie tant que la vérité sera plus tonifiante que l’hypocrisie et l’esprit plus sain que la sottise, alors la France restera une nation plus grande que celles qui n’ont pas ses idéaux. "


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L’ambiguïté de l’innocence…


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Diane de Margerie, préface du livre,, Flammarion, 1987.

Édith Wharton écrit Le Temps de l’innocence en 1920 alors qu’elle vit à Paris, rue de Varenne, où elle s’est installée juste avant la guerre. Elle se remet d’intenses tristesses : la séparation, inévitable, d’avec un mari neurasthénique, les horreurs de la guerre, la mort de plusieurs amis dont Henry James avec qui elle avait une relation privilégiée — sans parler de tous ces morts anonymes disparus dans la tourmente. "Il me fallait quitter le présent", écrit-elle de cette époque, dans son autobiographie, A Backward Glance. Sachant qu’il n’y a de meilleure thérapeutique que celle de la création, elle voyage à rebours, grâce à l’imaginaire, vers cette Amérique d’autrefois, avec ses robes fraîchement arrivées de chez Worth, mais aussi ses rituels tout-puissants et ses critères implacables. Le snobisme des origines, la nécessité d’une fortune, les prestiges de la beauté et l’artifice d’un code de l’honneur souvent hypocrite rejettent hors du sein de la communauté tout être qui prétend avoir ses propres lois pour sortir de la norme.

Le roman a une double résonance autobiographique : célèbre, amie de tous les écrivains, Édith Wharton est libre et riche ; elle peut, d’autant mieux, imaginer les tribulations de son héroïne Ellen Olenska, que le sort a défavorisée malgré son intelligence et sa beauté. D’autant mieux décrire la vie de devoir menée par Newland Archer, jouet du destin. Ce récit, qui est celui d’une libération manquée, elle est faite pour le raconter, elle qui a réussi la sienne après avoir connu les joies de la sécurité, puis les affres, les hésitations, et les certitudes durement conquises d’une femme qui a fait son choix : une certaine solitude intérieure inséparable de l’écriture.

Dans son Portrait d’Édith Wharton, Percy Lubbock nous éclaire sur l’origine de la traduction que nous donnons ici, pages qui prouvent à quel point cette amie de Paul Bourget et de Charles Du Bos était proche de la France et de la langue française. Comme elle n’était pas entièrement satisfaite de la première version française du roman, Édith Wharton fit appel en 1921 à Mme Saint-René Taillandier qui accepta de la mettre au point avec sa fille, traductrice remarquée de Galsworthy. Édith Wharton elle-même participe à ces longues séances de travail, et on les imagine toutes les trois, près de Paris, à Saint-Brice, remaniant leur premier texte qu’elles avaient voulu absolument littéral, pour, ensuite le travailler et le retravailler dans la bibliothèque décorée d’aquarelles, tout en discutant de leurs sujets favoris présents dans l’œuvre : la psychologie des êtres, l’acuité des mots. Une fois la durée consacrée à ce labeur achevée, une autre vie commençait pour la romancière où il n’était plus question de création littéraire.

Richesse de la vie d’Édith Wharton ! A la fois adonnée aux autres, et dans ses heures de discrète solitude, complètement repliée sur les grandes questions : la liberté de l’amour, l’atteinte du temps, les aventures spirituelles — une vie scindée en deux qui laisse deviner un don exceptionnel d’adaptation et de métamorphose, même si les femmes sont depuis toujours habituées, comme on le sait, à jongler entre leurs obligations concrètes et leur vie rêvée. Ce don d’ubiquité, Édith Wharton le possédait à un point rare. C’est ainsi que dans ce roman, elle se trouve à deux points opposés de la courbe : revenue au temps de la vieille New York, mais revenue par la pensée seulement ; car son regard a, depuis, observé d’autres mœurs, d’autres milieux, et ce regard sait juger le poids étouffant de ce qui, sur le moment, pouvait paraître une coquille protectrice. C’est donc avec des sentiments mitigés qu’elle se penche sur ces années 1870, mais de cette vision toute en nuances des choses, Édith Wharton n’est-elle pas le peintre magistral ? Dans le vieux débat entre l’ignorance du mal, et son expérience, ce roman s’inscrit avec éclat, car si, en apparence, il oppose l’évidente innocence de la jeune May Welland — fiancée-femme idéale — à la romanesque et troublante Mme Olenska, il ne sera pas si facile de déterminer si May Welland est blanche comme neige ou si Mme Olenska porte uniquement les couleurs vives de la passion. Pour le savoir, il faut le temps d’une vie qui se confond avec le temps du roman, et son dévoilement progressif. Mme Olenska, étrangère au clan, séparée de son époux, d’autant plus livrée aux racontars qu’elle vit seule et songe au divorce, n’est pas une femme qui fait le mal (comme tant de femmes tyranniques chez Henry James), mais une femme qui le subit. Une femme qui préfère la solitude de la vérité aux manigances sociales, aux facilités d’un faux retour auprès d’un époux riche et volage dont elle ne serait que la fausse maîtresse entretenue. Pourtant la comtesse Olenska est celle par qui le scandale arrive. Adoptée par le clan des vieilles familles puritaines, pour qui un époux est un époux, elle ne joue pas le jeu de ses mensonges. Le Temps de l’innocence restitue à merveille l’atmosphère à la fois frivole et cruelle de ces Américains aisés au milieu desquels d’autres, moins fortunés ou roués, disparaissent comme dans un gouffre. Le grand sujet de la romancière n’est-il pas de montrer à quel point le carcan social provoque la déchéance spirituelle des êtres ?

Dès 1905, Chez les heureux du monde analysait en effet le processus de la dégradation d’une femme qui, sans avoir une force suffisante, refuse cependant de se fondre au groupe et se perd. Aucun personnage ne vivra ici la déchéance cruelle et complète de Lily Bart, mais certains devront, d’une façon secrète, parcourir les étapes d’un enfer intime : celui du renoncement. Marié à la pure May Welland, Archer est loin de savoir où le mène ce brillant mariage et qu’une main de fer se dissimule sous le gant de satin blanc. Virginité du corps et du cœur sont ici comme des armes aux mains d’un clan avisé, préoccupé de sa survie. L’aventure de Newland Archer est l’une des plus tristes que l’on puisse traverser puisqu’elle consiste en la volatilisation d’une âme, la perte d’une personnalité qui aurait pu s’affirmer. Si Henry James, avec Portrait de femme, nous donne l’admirable analyse du caractère d’Isabel Archer mariée à Osmond, liée à ce mari malfaisant par un obscur attrait du mal dont elle est la victime, Édith Wharton, avec Newland Archer, nous trace un portrait non moins aigu d’un être conventionnel, faible et bon, jouet d’un milieu qui le tient comme le marionnettiste dirige son pantin.

Édith Wharton aurait-elle gardé en mémoire, par admiration de son ami Henry, ce nom de Archer qui revient ici comme un écho, accolé cette fois à un prénom masculin (Newland : "terre-nouvelle", nom ironique, s’il en est), mais placé dans une situation psychologique qui n’est pas sans affinités avec celle d’Isabel Archer dans Portrait de femme (1881) ? Newland Archer est, lui aussi, un être piégé, manœuvré, intimement sollicité par le halo obscur qui entoure Mme Olenska (son mari polonais, volage, vicieux peut-être), et l’autre vie de plaisir menée avec lui, tout comme Isabel était fascinée par Osmond : de plus, ni l’un ni l’autre de ces personnages ne sauront transformer leurs velléités en volonté.

Non que cette allusion à son illustre ami prétende réduire Édith Wharton au seul rôle de disciple. Les deux écrivains ont en commun bien des thèmes : celui de la frustration, par exemple, et celui du "trop tard", mais Édith Wharton s’aventure, bien naturellement, plus profondément dans les domaines féminins : la maternité, la procréation, la sensualité féminine ; elle n’hésite pas à affronter le concret — la pauvreté, par exemple — dans Ethan Frome. Les joutes de l’esprit cèdent ici aux joutes de l’être avec la société ou avec les traquenards de la vie.

Elle n’a pas son pareil pour habiller ses personnages de vêtements qui conviennent à la teneur de leur nature : ainsi, les splendides toilettes de Mme Olenska sont toujours vivantes : douceur du velours, animalité des fourrures ; tandis que May, vestale du foyer, prêtresse de l’ordre établi, porte des vêtements blancs qui évoquent à la fois la jeune fille sportive qu’elle est, et la déesse que son orgueil lui dicte d’imiter. Si le corps est très présent (avec tout ce qui le concerne, depuis le vêtement jusqu’au geste, timide, mais brûlant), Édith Wharton demeure l’admirable interprète des passions contrariées — refoulées dans Ethan Frome, lentement assassinées dans Le Temps de l’innocence.

 Ce n’est pas de sublimation qu’il s’agit ici, ni d’un renoncement qui ferait progresser l’être dans la lumière des vérités humaines, mais plutôt du tâtonnement aveugle d’un homme qui préfère tuer un sentiment que de déranger le plan préétabli dont il devient le pion. De l"innocence" incarnée par May et qui pare le couple d’une bonne conscience et du sentiment de "bien" agir (mais aussi de robes satinées et d’hermines, de diamants et de silences feutrés), Édith Wharton montre le dangereux attrait pour la virilité de l’homme qui se croit en sécurité, tandis qu’il s’émascule. Conscient de la fadeur sévère, de la monotonie qui l’attend, du caractère prédateur de la perfection conjugale, Newland Archer sait que plus rien de sa femme ne viendra le surprendre ni le combler. Très vite, il se sent un mort-vivant. De ce mariage avec l’innocence, naîtront des enfants qui continueront à épouser les autres enfants de la caste dont ils sont issus, et s’il y a un espoir de changement, ce n’est pas grâce à leur volonté ou à leur originalité qu’il aura lieu, mais bien grâce au Temps, ce grand maître de la danse, et parce que tout finit — malgré la médiocrité des êtres — par changer.

A toute cette société opaque, mais organisée, s’oppose la belle Mme Olenska, amie des artistes et des écrivains (comme l’était Édith Wharton), hésitant à divorcer (comme elle hésita à le faire), décidée à ne pas retrouver son mari quand la vie qu’il lui propose paraît impossible à reprendre parce qu’elle a soudain rencontré un amour véritable. L’ironie cruelle du livre est que ce sentiment fort, qui pourrait marquer la renaissance de cette femme remarquable, est éprouvé pour un homme qui, par faiblesse, et parce qu’il est trop tard, refuse de sacrifier sa situation sociale à la passion imprévisible. Personne n’est à blâmer dans ce trio qui se rencontre quand les jeux sont faits, mais chacun est à plaindre, immolé comme il l’est à ce clan qui, lentement, les broie un par un, tous les trois. Malgré d’inoubliables scènes de passion, où des lèvres effleurent la paume laissée nue sous le gant, on sait que le milieu a tellement coulé ses victimes dans un moule que, s’ils parviennent à prendre conscience de leurs brûlantes ardeurs, c’est déjà là une action d’éclat.

Une autre dimension de ce roman est de montrer l’inconsciente mauvaise foi d’Archer. Fiancé, ayant rencontré Ellen Olenska, femme mûrie par l’expérience, Il ne comprend plus " le produit redoutable du système social dont il faisait partie et auquel il croyait : la jeune fille qui, ignorant tout, espérait tout " et qui lui apparaît maintenant " comme une étrangère ". En fait, il a peur. Ce qu’il lui faut, c’est un appui social, non pas un être qui doit se faire à son côté. Quand il s’exclame (au sujet de Mme Olenska, la cousine de sa fiancée) : "Les femmes doivent être libres, aussi libres que nous", il se fourvoie doublement dans l’ambiguïté : d’abord parce qu’il dissimule son désir de voir Ellen vivre seule, sans homme, et donc dépendante de son amour, ensuite parce que jamais il n’accorderait à sa femme légitime cette liberté désirée pour la maîtresse rêvée.

La liberté de la femme n’est envisagée par Newland Archer que chez les femmes déjà libres ; les jeunes filles, par leur virginale attente, l’inquiètent comme tout puritain dissocié qui ne se marie que pour perpétuer les traditions et la race. Archer se perd, car il se ligote. Mais, en même temps, il trahit un être neuf qui espérait vivre à son côté, et il prétend être libre aux yeux d’une femme qui, comme Ellen, est déjà indépendante. Édith Wharton se sert admirablement de ces fiançailles entre Archer et May pour montrer l’injuste différence qui sépare chacun des futurs mariés : que l’homme ait un passé, rien d’étonnant, mais justement, Ellen Olenska en a un, ce qui fait scandale et la menace dans son appartenance au clan. Archer veut bien qu’Ellen ait un passé : elle n’est pas sa femme légitime après tout, elle n’est que son amour, ou sa future maîtresse. Il est tranquille chez lui : avec May n’existent que lui et le présent. Mais comme, tout de même, cet ensemble injuste et viril de ressentiments flous à l’égard de la liberté féminine le dérange, il se dérobe grâce à la voie la plus facile, celle d’une condescendance affichée. Sa jeune fiancée "était franche, la pauvre chérie, parce qu’elle n’avait rien à cacher".

 "La beauté radieuse" de May est pour Newland Archer un atout, un colifichet dont il se revêt pour appâter autrui ; il ne manque même pas, à ce tableau cruel et lucide du jeune homme en mal de mariage, la narcissique volupté d’être le premier à susciter ses émois. Féroce Édith Wharton ! (Mais elle réserve sa tendresse à ceux qui ont traversé les incendies de la vie.)

La coterie veillera à ce que tout essai d’envol s’enlise. Elle tordra le cou de l’ardeur, silencieusement, sans "effusion de sang". Les dialogues entre Newland Archer et Ellen Olenska restituent ce climat de brûlante communion avortée : " Quoi, vous aussi ? " se demandent-ils, n’osant parler de leur amour autrement qu’à mots couverts, et pourtant, quelle force nostalgique avec ce "Vous aussi ?".

Dans le bilan que fait Newland Archer resté, malgré tout, mari fidèle, père attentionné, demeure la poignance du regret : " Il savait pourtant ce qui lui avait manqué : la fleur de la vie. Mais il y pensait maintenant comme à une chose hors d’atteinte. Lorsqu’il se souvenait de Mme Olenska, c’était d’une façon irréelle, avec sérénité, comme on penserait à une bien-aimée imaginaire, découverte dans un livre ou un tableau. Elle était devenue l’image de tout ce dont il avait été privé. "

La nouvelle génération bouscule toute cette opacité ; le jeune Archer, parlant à son père du couple que formaient ses parents, attaque leur discrétion qu’il juge dépassée : " Vous ne vous êtes jamais rien demandé l’un à l’autre, n’est-ce pas ? Et vous ne vous êtes jamais rien dit ! Vous êtes restés l’un devant l’autre, à observer, à deviner ce qui se passait en dehors — un duo de sourds-muets… "

Ainsi Newland Archer a-t-il vécu la vie d’un autre, ou plutôt s’est-il contenté d’une fausse vie, brillante en apparence, mais creuse en réalité — et le roman s’achève sur cette image d’un homme assis sur un banc de Paris, près des Invalides, regardant la vie — la vie des autres — s’écouler comme un fleuve. Ellen Olenska, pendant ce temps, a dû regarder le réel en face ; elle a vu, selon son expression " la Gorgone " qui, " loin de rendre les gens aveugles, leur ouvre les yeux tout grands et leur coupe les paupières ". Car Édith Wharton le sait : rien ne sépare plus sûrement les êtres qu’une vision non partagée de la vérité.

Mais survient la fin du roman, et, avec elle, une révélation. loin d’être ignorante de l’amour éprouvé par son mari pour Ellen, May savait. Sans mot dire, en dehors des pages que nous avions lues avec cette compassion que suscitent les passions lentement mises à mort, s’est déroulée toute une autre histoire dont nous ne savions rien (comme si Édith Wharton voulait dire que derrière le livre écrit, il y en a toujours un autre prêt à l’être). Toute une vie stoïque, sans illusions, muette : la vie de May Welland, aux aguets, mais aussi, souvent, aux abois.

Ce renversement dans l’esprit du lecteur, habitué à taxer l’épouse des malheurs arrivés aux protagonistes si romantiques du récit, cette pitié et cette admiration que l’on nous demande soudain pour elle, sont bien une preuve du talent de la romancière. Et si nous nous étions trompés ? Ne serait-ce pas May, finalement, l’héroïne, et non la sémillante comtesse toujours occupée à séduire, à charmer ? Mme Olenska ne serait-elle pas un peu une " allumeuse " et May, une force, capable de se sacrifier jusqu’à sa sainteté ? Elle meurt, d’ailleurs, avant les autres, pour mieux se faire regretter.

Oui, décidément, peu de livres montrent mieux l’ambiguïté de l’innocence. Chacun en est doté, mais de façon singulière : Ellen Olenska qui croit à une renaissance grâce au mari d’une jeune amie avec lequel elle consomme, délicieusement, un adultère "moral"; Newland Archer qui, à force de se laisser mener, mène sa barque à travers les tempêtes vers le havre du conformisme de la réussite ; May, qui concentre sa volonté sur l’édifice familial, ce qui la justifie à ses propres yeux ; le jeune Archer qui, fiancé à une fille du clan, accuse ses parents de n’avoir pas su communiquer tandis que, dans sa franchise affichée, percent un soupçon de vulgarité et un zeste de cynisme à la mode. Mais qui a jamais prétendu que l’innocence existait à l’état pur ? Certes pas Édith Wharton, dont le plaisir pris à dénoncer les mœurs étouffantes d’antan se teinte de mélancolie à leur chatoyante évocation.


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Le jardin secret


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Edith Wharton : Les chemins parcourus (Flammarion (1995)

 Ce maniement de la truelle fictive…………

Journal de Walter Scott (26 décembre 1825)

 J’ai hésité quelque temps avant d’aborder ce chapitre, car toute tentative d’analyser son propre travail semble impliquer qu’on l’estime susceptible d’être d’un intérêt durable, et je désire écarter aussitôt une pareille supposition. Tout artiste travaille, comme les tisserands des Gobelins, sur l’envers de la tapisserie, et si de temps à autre il se tourne vers l’endroit, et aperçoit ce qui lui parait être un heureux flamboiement de couleurs, ou un ferme tracé de contours, il doit aussitôt se retirer de nouveau, car, s’il a repris courage, il est encore incertain ; et une fois que le travail est accompli, et qu’il espère le contempler froidement, le résultat de son effort pèse trop souvent sur ses yeux fatigués avec le poids cauchemardesque d’un " gros plan " de cinéma.

Néanmoins, une représentation de moi-même ne serait rien de plus qu’une silhouette de profil, si elle ne rendait pas quelque compte des visions fourmillantes qui, dès ma petite enfance, et même au cœur des périodes les plus actives et les plus agitées de ma vie extérieure, ont constamment peuplé mon monde intérieur. Je vais par conséquent tenter de décrire, aussi simplement que je le peux, ce qui semble avoir conduit à l’élaboration de mes livres ; et il y a d’autant plus de raisons de le faire que fort peu d’écrivains paraissent s’être observés en train d’écrire, ou, s’ils l’ont fait, avoir transcrit leurs observations. Beaucoup moins rares sont les peintres qui ont fait leur autoportrait devant leur chevalet, mais je ne puis imaginer dans le monde des lettres, ou du moins de la fiction, rien d’analogue à ces confessions, sauf les préfaces de Henry James. Cependant, ce sont surtout des analyses de la façon dont il s’est concentré sur un sujet donné. et sur le procédé technique qu’il a employé, une fois choisi son angle de vision. Même ce passage profondément émouvant, cet appel à son génie dont nous devons la connaissance à Mr. Percy Lubbock, est une invocation à la divinité et non un rapport objectif sur la manière dont elle descendait dans son âme. Ce que j’ai l’intention d’essayer de faire, c’est d’observer cet étrange moment ou les personnages vaguement ébauchés dont l’écrivain s’apprète à raconter les aventures sont soudainement là, tels qu’en eux-mêmes, en chair et en os, où ils s’emparent de lui et dirigent sa voix et sa main. C’est ici que se situe le mystère central, et peut-être est-il aussi impossible à traduire en mots que cet autre mystère qui se produit dans le cerveau au moment précis où on quitte les rêves de la conscience pour sombrer dans le sommeil.

Mon impression est que, parmi les romanciers anglais et américains, peu s’intéressent vraiment à ces profonds mouvements de leur art : leurs investigations conscientes de leur méthode semblent aller rarement au-delà de la syntaxe, or c’est infiniment plus loin que commence l’intérêt vital. Je vais donc tenter de dépeindre l’apparition et la croissance des plantes de mon jardin secret, depuis la graine jusqu’à l’épanouissement du buisson — car je n’ai, nullement l’intention de faire passer ma végétation pour des arbres !

Quand j’ai commencé à parler avec des romanciers de l’art de la fiction, j’ai été étonnée par la répétition fréquente de cette phrase. " Je suis depuis des mois à la recherche d’un bon sujet ". À la recherche d’un sujet ! Grands dieux ! Je me souviens d’avoir une fois répliqué avec désinvolture à un ami de plume qui m’exprimait ce genre de plainte assez désenchantée : " Les sujets ? Mais ils pullulent autour de moi comme des moustiques ! Ils me rendent malade ; ils m’étouffent. J’aimerais m’en débarrasser. " Et ce ne fut que plusieurs années plus tard, lorsque j’eus davantage appris de la vie et des lettres, que je compris à quel point cette remarque avait du paraître présomptueuse. La vérité est que je n’ ai jamais attaché beaucoup d’importance au sujet, d’une part parce que chaque incident, chaque situation se présentent à moi comme un matériau de fiction, et d’autre part en raison de ma conviction que les possibilités d’un sujet donné sont exactement ce qu’une imagination peut en faire. Mais, une fois que j’eus écrit deux ou trois romans, je sus garder le silence sur ce point.

L’analyse de l’élaboration d’une histoire peut se diviser en deux parties : celle qui concerne la technique de la fiction (dans le sens le plus large) ; et celle qui consiste à pénétrer ce qu’à défaut d’un terme plus simple on peut appeler par le vieux nom pompeux d’inspiration. Je n’ai rencontré que deux romanciers ouvertement et profondément intéressés par ce problème : Henry James et Paul Bourget. J’en ai souvent et longuement discuté avec eux, et profitablement, je pense, même si nous n’étions jamais d’accord sur certains points. Moi aussi, j’ai analysé du mieux que j’ai pu ce processus, tel que je le comprenais, dans mon livre The Writing of Fiction, par conséquent je ne vais pas aborder ici la théorie générale de la technique, mais seulement la question de savoir comment mes propres romans me sont venus, comment chaque petite île volcanique a jailli de profondeurs inconnues, ou chaque atoll de corail s’est lentement construit. Mais je vais d’abord essayer de fixer ce moment insaisissable où surgissent les personnages.

À la naissance de la fiction, c’est parfois la situation qui se présente en premier, parfois les personnages, qui demandent alors d’être plongés dans une situation adaptée. Il est difficile de dire quelles sont les conditions susceptibles de donner la priorité à l’une ou aux autres, et je doute que la fiction puisse être utilement divisée en romans de situation et romans de personnages, car un roman, s’il vaut quelque chose, est toujours une inextricable combinaison des deux. Dans mon propre cas, c’est parfois une situation qui me vient d’abord’parfois une simple silhouette qui me traverse l’esprit. Si la situation prend le pas, je la laisse pour ainsi dire s’installer dans un endroit tranquille, et j’attends que les personnages y pénètrent furtivement et se mettent à frétiller. Tout ce que je semble avoir fait au début est de m’être dit : " Telle chose est arrivée — mais à qui ? " Je retiens alors ma respiration, jusqu’à ce que les personnages apparaissent un à un et s’emparent de la situation. Quand tout se produit de l’autre façon, je rumine au hasard, et soudain un personnage déclenche quelque chose qui apparemment ne mène nulle part. De nouveau, mais en retenant un peu moins mon souffle, j’observe ; et bientôt le personnage s’approche de moi, paraît se rendre compte de ma présence, et sentir mon besoin timide mais ardent de l’entendre me raconter son histoire. Je ne puis dire de quelle manière le sujet se présente le plus fréquemment — mais peut-être dans les nouvelles est-ce d’abord la situation, et dans les romans d’abord les personnages.

Mais ce n’est pas le point le plus intéressant de l’aventure. En comparaison de ce qui suit, il n’est pas intéressant du tout, même s’il y a dans mon cas une caractéristique étrange dont je n’ai entendu parler chez personne d’autre — à savoir que mes personnages se présentent toujours avec leur nom Ces noms me paraissent parfois affectés, parfois ridicules ; mais je suis obligée de reconnaitre qu ils ne sont jamais fondamentalement inappropriés. Et la preuve qu`ils ne le sont pas, qu’ils appartiennent vraiment à mes personnages est donnée par la difficulté que j’éprouve à tenter de les changer. Durant de nombreuses années, cette tentative mena toujours à une fin fatale ; chaque personnage que je débaptisais mourait aussitôt entre mes mains, comme si c’était un fragile crustacé portant son nom inscrit sur sa carapace.

Ce ne fut que peu à peu, et en de très rares occasions, que je parvins à suffisamment de maîtrise pour pouvoir effectuer ce genre de changement ; et même maintenant, s’il m’arrive de l’effectuer, je dois avoir recours à des transfusions et à des masques à oxygène, sans toujours réussir.

Ces noms ne sont presque jamais ce qu’on appelle des " noms réels ", c’est-à-dire des patronymes courants qu’on trouve dans un carnet d’adresses ou un annuaire de téléphone ; et c’est leur bizarrerie excessive qui me pousse souvent à tenter de les changer. Lorsque, dans le livre d’un autre, je tombe sur des personnages qui portent des noms courants, je me dis toujours : " Ah, ces noms ont été appliqués après coup " ; et je découvre souvent que les personnages ainsi dénommés sont moins vivants que les autres. Il semble cependant qu’il n’y ait aucune règle générale, car certains romanciers célèbres ont appliqué également après coup des noms peu communs à leurs personnages. Balzac courait les rues de Paris à la recherche de noms sur les enseignes ; Thackeray et Trollope abaissaient leur génie à inventer des plaisanteries sinistres et laborieuses dans le but absurde de caractériser à l’avance leurs personnages par leurs noms. Pourtant, le capitaine Deuccace (" Coupdedés „) et le révérend Quiverful (" Pleincarquois ") sont bien assez vivants. et je ne puis que supposer que cette étrange apparition de personnages tout nommés est une particularité de ma structure mentale. Mais je me suis souvent demandé comment les romanciers dont les personnages arrivent sans nom réussissent à établir des relations avec eux !

Un élément encore plus spectral de ma vie créative est la soudaine apparition de noms sans personnages. Plusieurs fois, à cet égard, un nom auquel je ne pouvais accrocher aucun train d’associations s’est imposé à moi d’une façon furtive et fantomatique, sans parvenir à être suivi de la vision de celui qui le portait, mais en restant fixé durant des années dans l’arrière-plan de mes pensées. La princesse Estradina était un de ces noms. Je ne savais rien de son origine. et en savais encore moins sur le personnage invisible auquel il était censé appartenir. Qui était-elle, quelle était sa nationalité, son histoire, ses titres à mon attention ? Elle a dû rôder et me hanter durant des années avant de pénétrer dans les Beaux Mariages, en chair colorée et en os solides, froide, dominatrice et parfaitement chez elle. Un autre personnage de ce genre me tourmente aujourd’hui. Son nom est encore plus étrange : Laura Testvalley. Comme j’aimerais pouvoir changer ce nom ! Mais il y a déjà un certain temps qu’il s’attache à une forme matérielle fortement dessinée, la forme d’un personnage important d’une aventure dont je sais tout, et que je désire depuis longtemps raconter. J’ai à plusieurs reprises tenté de donner un autre nom à Miss Testvalley, car celui qu’elle porte, s’il devait être imprimé, gênerait les lecteurs encore plus que moi. Mais elle a de la mauvaise volonté, elle est même têtue, et devient maussade et intraitable chaque fois que je lui présente les avantages d’un changement ; et je présage qu’elle parviendra finalement à se frayer un chemin dans mon récit avec le fardeau de son impossible patronyme.

Mais c’est une simple parenthèse ; ce que je veux tenter de saisir, c’est une impression de ce moment fugace où ces personnages qui me hantent le cerveau se mettent vraiment à parler en moi avec leur propre voix. C’est en toute conscience que je situe mon récit, que j’équilibre la narration et les descriptions, même si j’ignore souvent comment m’est venue l’histoire ? comment elle a demandé à être racontée ; mais dès que commence le dialogue, je deviens un simple instrument enregistreur, et ma main n’hésite jamais car mon esprit n’a pas à choisir, mais seulement à transcrire ce que ces personnages stupides ou intelligents, léthargiques ou passionnés, se disent l’un à l’autre dans un langage, et avec des arguments, qui paraissent leur être entièrement propres. C’est à cause de cela que j’attache tant d’importance au dialogue, et pourtant le considère comme un effet à employer avec parcimonie. Par dialogue, je n’entends pas des pages de " Oui " et de " Non ", de platitudes et de répétitions, dont se composent la plupart des conversations réelles, et que n’importe quel écrivain à la mémoire photographique peut dévider par kilomètres (ce qui est souvent le cas dans la fiction moderne). Le dialogue vital est celui échangé par des personnages que leur créateur a vraiment vitalisés, et qui a l’instinct de n’en rapporter que les passages significatifs, en les mettant en relief, sans les y incorporer inutilement, par rapport à la narration proprement dite.

Ces moments de haute tension, où les créatures vivent et où leur créateur les écoute vivre, n’ont rien en commun avec " faire avancer le récit ", avec " le leur faire raconter à leur façon ", dont certains romanciers surchargent si étrangement leurs personnages. C’est pour moi une nécessité constante de frapper la note de l’inévitable dès le début de mon récit, et de faire progresser mes personnages jusqu’à leur sort inéluctable, comme " I’homme assassiné " du Pot de basilic. D’emblée ? je sais exactement ce qui va arriver à chacun d’entre eux ; leur destin est établi une fois pour toutes, et je n’ai plus qu’à observer et à raconter. Quand je lis qu’un grand romancier comme Dickens ou Trollope a " fait mourir " un personnage, ou a changé la conclusion d’un récit, pour répondre à la demande d’un critique ou d’un lecteur, je suis abasourdie. Quelle était donc leur relation avec leur sujet ? Mais pour voir combien est mystérieuse et inappréciable toute cette affaire, il suffit de se rappeler que Trollope est " rentré chez lui pour tuer " Mrs. Proudie parce qu’il avait entendu à son club un idiot se plaindre de ce qu’elle avait vécu trop longtemps ; et pourtant, cette mort amenée d’une façon aussi arbitraire est une des plus grandes pages qu’il ait jamais écrites, et le place passagèrement au niveau de Balzac et de Tolstoï !

Mais mes personnages, dont je connais si bien le sort ultime, s’en approchent par des chemins qui me sont inconnus d avance. Non seulement leurs discours, mais aussi ce que je pourrais appeler leurs actions subsidiaires, semblent leur appartenir, et je suis parfois surprise par l’effet spectaculaire d’un mot ou d’un geste qui ne me serait jamais venu à l’esprit si j’avais ruminé une ff situation ", abstraite, encore vide de " personnages ".

Je ne pense pas pouvoir m’approcher davantage des sources de mon travail ; je puis seulement dire que tout le processus, quoiqu’il se situe dans quelque région secrète au bord de la conscience, est toujours éclairé par les pleins feux de mon attention critique. Ce qui se passe là est aussi réel que mes rencontres avec mes amis ou mes voisins, et souvent davantage, même si c’est sur un plan entièrement différent. Cela me met dans un état de grande agitation et de grande émotion, sans aucun rapport avec les joies et les chagrins causés par les événements de l’existence, mais aussi intense, et avec un aussi fort aspect de réalité ; et mes deux vies, divisées entre ces mondes également réels quoique totalement distincts, ont ainsi marché de conc ert, également absorbantes, mais entièrement isolées l’une de l’autre, depuis ma petite enfance, où je me " racontais des histoires " à haute voix à partir de l’Alhambra de Washington Irving, que je tenais généralement à l’envers

Après The Valley of Decision, et mon livre sur les villas italiennes, l’idée de tenter un roman sur la vie contemporaine à New York commença à me fasciner. Cependant, j’hésitai. The Valley of Decision n’était nullement un roman, au sens que je donnais à ce terme, mais seulement une chronique romantique, déroulant ses épisodes comme les fresques légendaires sur les murs des palais qui formaient son décor ; un roman était, selon moi quelque chose de très différent, quelque chose de beaucoup plus compact et centripète, et je doutais d’avoir suffisamment de talent constructif pour accomplir quelque chose qui dépassât les études de caractère isolées. ou l’enchaînement d’épisodes pittoresques. Mais mon esprit était empli de mon nouveau sujet, et je continuai, quoi qu’il dut advenir, selon la phrase rêveuse de Tyndall, à essayer " d’ y voir de plus près jusqu’à ce que la lumière se fasse ".

Le destin m’avait plantée à New York, et mon instinct de narratrice me conseillait d’employer le matériau à portée de main et qui m’était le plus familier. Les écrivains de ma génération ont du remarquer, lors des dernières années, comme un des résultats imprévus de l’" esprit grégaire " et de la standardisation, que le critique moderne exige que tous les romanciers traitent le même genre de sujet, et réduit à l’insignifiance l’auteur qui refuse de s’y conformer. À présent, I’exigence est que seul l’homme tenant le seau de nettoyage doit être digne d’attention, et la fiction est classée selon son degré de conformité à cette règle.


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Bibliographie


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Œuvres d’Edith Wharton en anglais :

ROMANS ET RÉCITS

The Touchstone, New York, Scribner’s, 1900. Publié à Londres sous le titre de A Gift from the Grave (London, John Murray, 1900).

The Valley of Decision, New York, Scribner’s, 1902. 2 vols.

Sanctuary, New York, Scribner’s, 1903.

The House of Mirth, New York, Scribner’s, 1905.

Madame de Treymes, New York, Scribner’s, 1907.

The Fruit of the Tree, New York, Scribner’s, 1907.

Ethan Frome, New York, Scribner’s, 1911.

The Reef, New York, Appleton, 1912.

The Custom of the Country, New York, Scribner’s, 1913.

Summer, New York, Appleton, 1917.

The Marne, New York, Appleton, 1918.

The Age of Innocence, New York, Appleton, 1920.

The Glimpses of the Moon, New York, Appleton, 1922.

A Son at the Front, New York, Scribner’s, 1923.

Old New York : False Dawn (The’Forties), The Old Maid (The’Fifties) ; The Spark (The’Sixties) ; New Year’s Day (The’Seventies). New York, Appleton, 1924. 4 vols.

The Mother’s Recompense, New York, Appleton, 1925.

Twilight Sleep, New York, Appleton, 1927.

The Children, New York, Appleton, 1928.

Hudson River Bracketed, New York, Appleton, 1929.

The Gods Arrive, New York, Appleton, 1932.

The Buccaneers, New York, Appleton-Century, 1938.

NOUVELLES

The Greater Inclination, New York, Scribner’s, 1899.

Crucial Instances, New York, Scribner’s, 1901.

The Descent of Man, and Other Stories, New York, Scribner’s, 1904.

Londres, Macmillan, 1904.

The Hermit and the Wild Woman and Other Stories, New York, Scribner’s, 1908.

Tales of Men and Ghosts, New York, Scribner’s, 1910.

Xingu and Other Stories, New York, Scribner’s, 1916.

Here and Beyond, New York, Appleton, 1926.

Certain People, New York, Appleton, 1930.

Human Nature, New York, Appleton, 1933.

The World Over, New York, Appleton-Century, 1936.

Ghosts Stories, New York, Appleton-Centurv, 1937.

The Collected Short Stones of Edith Wharton, ed. R. W. B. Lewis. New York, Scribner’s, 1968, 2 vols. (Bunner Sisters se trouve dans Xingu and Other Stories).

 ESSAIS ET VOYAGES

The Decoration of Houses (with Ogden Codman, Jr.), New York, Scribner’s, 1897.

Italian Villas and Their Gardens, New York, Century, 1904.

Italian Backgrounds, New York, Scribner’s, 1905.

A Motor-Flight through France, New York, Scribner’s, 1908.

Fighting France from Dunkerque to Belfort, New York, Scribner’s, 1915.

French Ways and Their Meaning, New York, Appleton, 1919.

In Morocco, New York, Scribner’s, 1920.

The Writing of Fiction, New York, Scribner’s, 1925.

A Backward Glance, New York, Appleton-Century, 1934.

POESIES

Verses, Newport, C. E. Hammett, Jr., 1878.

Artemis to Actaeon and Other Verse, New York, Scribner’s, 1909.

Twelve Poems, London, The Medici Society, 1926.

 

 Romans et nouvelles d’Edith Wharton disponibles en français :

Les Beaux Mariages, traduit par Suzanne Mayoux, Laffont, 1964 ; 10/18, 1983.

Ethan Frome, traduit par Pierre Leyris, Mercure de France, 1969, Gallimard, l’Imaginaire, 1984.

Chez les heureux du monde, traduit par Charles Du Bos, préface de Frédéric Vitoux, Hachette, Bibliothèque anglaise, 1981 ; Gallimard, Folio, 1982.

Fièvre romane, nouvelle, traduit par Diane de Margerie, NRF, 1981.

La Récompense d’une mère, traduit par Louis Gillet, préface de Diane de Margerie, Flammarion, Bibliothèque anglaise, 1983, et GF Flammarion, 1986.

Les Metteurs en scène, nouvelles, 10/18, 1983.

Leurs enfants, traduit par L. et D. Gillet, 10/18, 1983.

Eté, traduit par L. et D. Gillet, 10/18.

L’Ecueil, traduit par Sabine Poste, introduction de Marylin French, éd. Christian Bourgois, 1986.

Madame de Treymes et autres nouvelles, traduit par Frédérique Daber et Emmanuèle de Lesseps, éd. Christian Bourgois, 1986. (Contient La pierre de touche ; Sanctuaire ; Madame de Treymes ; Aux soeurs Bunner.)


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Edith Wharton iniziò a scrivere questi racconti nel 1909 e li continuò a più riprese fino al 1937, anno della sua morte. Essi punteggiano come una sorta di controcanto una vasta produzione di cui sono però un aspetto minore e marginale. Filo conduttore è l'ironia, il gioco, l'incredulità e insieme la meraviglia per i molti enigmi che la realtà racchiude tra le sue pieghe. Il "soprannaturale", sembra volerci convincere l'autrice, si manifesta ovunque, non ci sono classi sociali, non ci sono persone più favorite (o sfavorite) di altre: vi sono piuttosto stati d'animo privilegiati, luoghi "infestati" che l'accumulo di memorie, evocazioni e immagini trasforma in teatri spettrali. 

New York, primi del Novecento. Come è possibile per una ragazza bella e intelligente, senza grandi possibilità finanziarie, mantenere la propria integrità morale nei salotti più eleganti della città? E' la difficile scelta che dovrà fare Lily Bart, attratta dalla vita mondana ma decisa a rimanere se stessa, fino alla completa rovina. Tra feste, gite in campagna, bridge, spettacoli teatrali, pretendenti dalle grandi possibilità e giovani brillanti di mezzi limitati, la narrazione delinea a poco a poco un grande affresco della società americana degli inizi del secolo, nello scontro tra le vecchie famiglie aristocratiche e i 'nuovi ricchi'. La Wharton è sempre consapevole che le serate negli eleganti palazzi della Quinta Strada riflettono in modo spietato ciò che succede il mattino a Wall Street. Ammirata da Henry James, Edith Wharton continua a esercitare un fascino profondo per la sua freschezza narrativa, la sua penetrazione psicologica, la lucidità nell'analizzare i rapporti umani. I suoi romanzi sono stati più volte adattati per il cinema.


Edith Wharton
Une affaire de charme

Nous sommes le 30 juillet 1914. John Campton, un peintre américain divorcé qui habite un studio vétuste à Montmartre, se prépare à revoir enfin son fils, George, après de longues années de séparation imposée par son ex-femme, une mondaine impénitente remariée depuis aux Etats-Unis. A l'heure de la déclaration de guerre, George, né en France, est aussitôt mobilisé. Son père intervient en sa faveur mais George refuse ces passe-droits et part au front avec la Croix Rouge. Au fur et à mesure que la guerre fait rage et révèle toute son horreur, John Campton n'apprend pas seulement à découvrir le courage de ce fils qu'il connaît si mal : il s'identifie pour la première fois pleinement aux autres, partageant les émotions, les joies et les douleurs de toutes les victimes de la plus grande tragédie de son temps. A travers l'évocation émouvante de l'amour d'un père pour son fils Edith Wharton réussit une description magistrale de la guerre et des souffrances qu'endurent ceux qui ne la font pas. 
La Frusta Letteraria - Rivista di critica culturale on line